2 Rue Palatine, 75006 Paris, France
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29 août 2026 6 h 18 min
En suivant la fine bande de laiton qui traverse le sol de l’église Saint-Sulpice, j’arrive au pied du grand obélisque de marbre. Le texte latin gravé sur son socle semble d’abord intact. En m’approchant, je découvre pourtant plusieurs zones brutalement abrasées : des mots ont été grattés et martelés jusqu’à devenir illisibles.

Ces blancs ne sont ni des cassures ni une simple usure du temps. Des passages favorables à la monarchie ont été volontairement effacés pendant la Révolution française. La Ville de Paris rattache ces mutilations à l’iconoclasme révolutionnaire : en 1793, les signes jugés féodaux ou religieux trop ostentatoires sont supprimés dans de nombreux édifices.1
Le monument ainsi blessé appartient à un instrument astronomique exceptionnel. Une première méridienne avait été réalisée dans l’église par l’horloger anglais Henri Sully en 1728. Elle servait notamment à repérer avec précision le midi solaire. Il ne faut donc plus raconter que Sully serait mort avant le commencement des travaux et que Pierre Charles Le Monnier aurait simplement repris son chantier.
En 1743, l’astronome Pierre Charles Le Monnier fait établir une nouvelle méridienne, techniquement réalisée par le constructeur d’instruments Claude Langlois. La bande de laiton visible aujourd’hui parcourt environ 40,3 mètres sur le sol avant de se prolonger sur un obélisque de près de 10,72 mètres, réalisé par Servandoni.2
Le texte latin gravé au pied de l’obélisque laisse entendre que l’instrument devait contribuer à déterminer l’équinoxe associé à la date de Pâques. Cette présentation ne correspond pourtant pas à sa véritable fonction scientifique. L’historien de l’astronomie Denis Savoie rappelle qu’en 1743 cette question était résolue depuis la réforme du calendrier grégorien de 1582. Cette référence religieuse constituait surtout une justification flatteuse permettant de rapprocher le lieu de culte et l’instrument scientifique.2

Les observations menées par Le Monnier autour des solstices servaient principalement à étudier les variations de l’inclinaison de l’axe terrestre. Le dispositif raconte donc deux histoires superposées : celle des progrès de l’astronomie au XVIIIe siècle et celle d’une Révolution qui a ensuite choisi les mots qu’elle voulait faire disparaître.
Ce qui subsiste aujourd’hui n’est pas une inscription révolutionnaire ajoutée sur le monument. La trace se trouve précisément dans les coups portés au marbre pour effacer les références à la monarchie. Les mots ont disparu, mais leur suppression est restée visible. Ici, l’absence elle-même est devenue un vestige.
Observez d’abord les lettres latines encore nettement gravées, puis suivez chaque ligne jusqu’aux surfaces irrégulières qui interrompent le texte. Contrairement à une pierre usée uniformément, les zones martelées apparaissent à des endroits choisis. La différence de texture permet encore de comprendre qu’il s’agit d’un effacement volontaire.
Avant de quitter Saint-Sulpice, revenez sur la place et observez attentivement la façade. On peut encore y lire la formule : « Le peuple français reconnaît l’Être suprême et l’immortalité de l’âme », issue du décret du 7 mai 1794.1
Un même édifice conserve ainsi deux gestes politiques opposés : à l’intérieur, la Révolution a effacé les mots de la monarchie ; à l’extérieur, elle a inscrit sa propre profession de foi.
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